L'ÉLITE INTELLECTUELLE VIETNAMIENNE ET LE FAIT COLONIAL
DANS LES PREMIÈRES ANNÉES DU XXe SIÈCLE
Nguyễn Thế Anh -  
  Ecole Pratique des Hautes Etudes - Sorbonne 


  Nommé au Gouvernement général de l'Indochine, Paul Doumer avait pu, un mois seulement après son arrivée, écrire dans un rapport du 22 mars 1897 au ministre des Colonies : «Nous faisons chaque jour un pas nouveau dans la voie d'une véritable prise de pouvoir de l'Annam»  1. L' année 1897 coïncidait en effet avec l' extinction définitive des derniers foyers de la résistance année qui, au nom de la restauration du souverain légitime du Viêt-Nam, avait mobilisé depuis 1885 les lettrés confucéens contre le pouvoir colonial. Certes, des mouve­ments insurrectionnels allaient encore éclater sporadiquement, mais ils n' étaient plus dirigés par les représentants de l' idéologie officielle et n' étaient animés par aucun programme spécifique. C' étaient au contraire des mouvements de carac­tère messianique, de durée et de portée limitées, à la tête desquels s' étaient placés des illuminés se présentant comme des réincarnations de génies protec­teurs du pays. Le plus souvent de simples guérisseurs ayant acquis une certaine notoriété locale grâce à un pouvoir réputé surnaturel, ceux-ci avaient pu impres­sionner les paysans avec des prédictions de type populaire et des pratiques magiques d' inspiration taoïste. Ils distribuaient à leurs suivants des amulettes qui devaient les rendre invulnérables et invincibles, mais ils n' étaient mus par aucune doctrine politique bien définie ; ils offraient, tout au plus, à leurs fidèles la vague promesse d' un Eden terrestre, une fois les envahisseurs étrangers chassés et le pays rendu à son souverain traditionnel.
 Le désarroi qui marquait la fin du XIXe siècle se traduisit par la profusion de ces mouvements populaires messianiques 2 . Mais ces mouvements se perpétuèrent au début du XXe siècle ; vers la fin de 1907 encore, dam le district montagneux de la préfecture de Quì-Châu (province de Nghệ-An), un médium se proclamait descendant des Lê :

Il recevait, entouré d'une garde à l'uniforme jaune bordé de rouge et munie de sabres, les visites des habitants du pays et le tribut des villages voisins. Il promettait à tous des fusils à tir rapide attendus du Tonkin pour accomplir la mission, qu'il prétendait avoir reçue du Ciel, de chasser (les Français) d'Annam au moment propice que révéleraient les astrologues 3.

De tels mouvements cependant n'auraient pu en aucune façon menacer la présence française ; si l'Administration coloniale s'en était inquiétée, c'était parce qu' ils risquaient de troubler l'ordre public, parce qu'ils ignoraient la domination française plutôt que parce qu'ils s'y opposaient. Et Doumer put proclamer avec quelque fierté que pendant son gouvernement les troupes de l' Indochine n'avaient subi au feu aucune perte, alors qu' elles avaient eu 165 tués ou blessés en 1896, 211 en 1895, 155 en 1894, 203 en 1893...

C'en était en fait bel et bien fini de l' opposition par la force à la situation coloniale. Pour les lettrés, qui avaient été l'élément moteur de cette résistance, commençait alors une période de doute, d'interrogation, de recomposition profonde. Jusque-là, fidèles à leurs partis pris confucéens, ils avaient participé à la lutte pour l'indépendance nationale sans se préoccuper de se poser des questions d' ordre idéologique ou organisationnel. Leur faillite, que n'expliquait pas seule la trop grande disparité entre les forces matérielles mises en jeu par les deux camps, et l' ébranlement profond que la consolidation du régime colonial faisait subir aux structures sociales et politiques traditionnelles, devaient les amener à réexaminer la raison d' être même de l'ordre traditionnel et à se mettre en quête de perspectives nouvelles et d'un système institutionnel susceptibles non seulement d'aider le pays à recouvrer son autonomie perdue, mais aussi de revivifier sa société. La crise de l'ancienne classe dirigeante des lettrés déboucha ainsi sur sa reconversion historique.

L'ÉTAT DE DÉSÉQUILIBRE SOCIO-ÉCONOMIQUE

La réalité coloniale était tout d' abord saisie dans la multiplicité des charges que devait supporter la population. Le régime fiscal mis en place progressivement dans la dernière décennie du XIXe siècle s'alourdit rapidement. L'Administration coloniale visant surtout le double objectif de réduire la dépendance budgétaire de l' Indochine vis-à-vis de la métropole et de s' assurer, en vue d' entreprendre l' exploitation du pays, les moyens financiers nécessaires à l' aménagement de l' infrastructure économique. De nouvelles contributions vinrent s' ajouter aux divers impôts et redevances, déjà fort nombreux, levés précédemment par la cour de Huế, mais augmentés désormais dans des proportions considérables et mis en recouvrement systématiquement : ainsi, les taxes de marché, de bacs; le rachat obligatoire des journées de corvée, décidé en 1889 pour le Tonkin et étendu en 1897 à l' Annam, impôt des prestations perçu comme des «centièmes additionnels» qui était en définitive une augmentation déguisée de l'impôt personnel 4; les taxes frappant la consommation du sel et de l'alcool, dont la vente et la production étaient, par une série de transformations inaugurées dès 1893 puis complétées et poursuivies les années suivantes, érigées en monopole légal, soumis au contrôle étroit de l' administration des régies. Par suite, les recettes du fisc s' accrurent très vite : de 1897 à 1903, le rendement de l' impôt personnel passa en Annam de 71.158 à 825.000 piastres, celui de l'impôt foncier de 584.000 à 1.355.000 piastres. L'alcool, qui fournissait 1.416.000 piastres en 1896, en donna 3.250.000 au budget général de l'Indochine en 1901. Les taxes sur le sel avaient donné 44.000 piastres en 1896 ; avec l' établissement du monopole, cette denrée procura au Trésor 1.400.000 piastres en 1901, soit une progression de 3000% en cinq ans. Cependant, pour faire face à des besoins toujours croissants, on allait demander à la fiscalité, surtout aux régies, un rendement plus grand encore  5

Il n'y avait aucune commune mesure entre ce prélèvement fiscal excessif, dont le poids était encore aggravé par des méthodes de perception fréquemment arbitraires, et l' effort pécuniaire que la monarchie exigeait auparavant de ses sujets. Dès avant l' achèvement du XIXe siècle, des administrateurs avaient déjà signalé que la population, surtout en Annam, n'était plus en état de supporter la surcharge d' impôts; ils n' avaient pas manqué non plus de souligner que, étouffés par une fiscalité oppressive, certains secteurs de l' économie traditionnelle s' étaient irrémédiablement détériorés. Les causes de l'épuisement du cabotage maritime et fluvial, par exemple, devaient être recherchées dans les droits de navigation imposés sur les barques de mer, selon le résident supérieur en Annam, Brière, qui écrivait en 1894 :

Nos droits sont hors de toute proportion avec ceux perçus par l'administration indigène : une jonque pour laquelle son propriétaire payait 30 à 40 ligatures au Trésor annamite, est taxée aujourd'hui par la Douane à plus de 40 piastres de redevance annuelle 6. Tout le commerce des provinces du sud se faisant avec la Cochinchine, les propriétaires de jonques doivent en outre payer à l'administra­tion de cette colonie un second droit de navigation... Les bénéfices que peuvent réaliser armateurs et patrons de jonques sont fort restreints et le plus clair en est absorbé par les taxes douanières... Si la batellerie diminue de jour en jour, ce n'est pas devant le faible mouvement de la navigation à vapeur à Tourane et à Quinhon, mais parce qu'elle succombe sous le poids des charges trop lourdes que nous lui imposons. Si l'on considère qu'en Annam toutes les transactions se font par mer, en cabotage, qu'une grande partie de la population n'a pas d'autre moyen d'existence que ce commerce et ces transports, on peut se faire une idée de la perturbation jetée dans la vie commerciale de ce peuple par les nouvelles taxes sur les barques   7.

De même, les sauniers et distillateurs villageois d' alcool périclitèrent avec l' instauration des régies d'État. Presque tous les villages côtiers possédaient de petites salines; ils pratiquaient en même temps la pêche et tiraient un double profit de l'industrie de la saumure et du commerce du sel. Mais l' administration des régies concentra la production en quelques salines; elle organisa d'autre part, suivant les régions, la vente directe ou la vente par intermédiaires. Ce régime provoqua la ruine non seulement de nombre de petits sauniers, mais aussi des pêcheurs qui ne pouvaient plus acheter à bas prix le sel nécessaire à la conserva­tion de leurs produits 8. Quant à la fabrication de l' alcool de riz, des villages entiers vivaient de cette industrie, qui avait comme corollaire l' élevage en grand des porcs engraissés avec les résidus de la distillerie. Or, l' Administration concéda le monopole de la fabrication et de la vente à un petit nombre de sociétés françaises. L' industrie indigène de la distillerie, qui faisait vivre dans chaque province plusieurs milliers de familles et qui enrichissait tant de villages, fut supprimée, alors que des mesures de répression très sévères furent prises contre la distillation clandestine.

Surtout, l' aggravation du régime fiscal déclencha un processus économique complexe qui devait amener dans les campagnes une crise d' une ampleur et d' une gravité exceptionnelles. Astreints désormais à s' acquitter en espèces de toutes les taxations 9, les paysans, qui dans certaines régions étaient encore pour l' essen­tiel au stade de l' économie de subsistance, étaient bien malgré eux insérés dans une économie de marché dont ils allaient subir toutes les fluctuations. Ne dispo­sant pas de réserve d' argent, force leur était de vendre leurs récoltes dès la moisson, au moment le plus défavorable, afin de faire face aux échéances fiscales. D' autre part, ils étaient obligés d' acheter les piastres indochinoises destinées aux collecteurs d' impôts avec les sapèques qu' ils utilisaient dans les transactions quotidiennes. Or, malgré sa dévaluation sur le marché monétaire international – son taux officiel baissa de quatre francs en 1890 à deux francs en 1904 –, la piastre restait chère sur le marché intérieur, à cause de la rareté de l' argent. Les paysans ne pouvaient donc pas échapper aux effets conjugués de la conjonc­ture et de la spéculation. Leur situation n'en devint que plus précaire, comme ils demeuraient exposés aux conséquences désastreuses des irrégularités clima­tiques, qui rendaient leur production extrêmement incertaine. Les mauvaises années, ils devaient recourir aux usuriers à chaque terme de perception fiscale. L' endettement rural s' accélérant avec le développement des rapports capitalistes, la paupérisation était la tendance générale. Elle avait pour résultat la déposses­sion de la petite paysannerie, la première à pâtir de l' extension de la concentra­tion foncière et de l' appropriation des terres par les colons, appropriation favorisée par la législation
 coloniale 10. Le nombre de paysans sans terre ne cessa d' augmenter ; leur misère ne faisait qu' empirer car, en plus du poids des impôts, ils devaient encore supporter la lourdeur de la rente foncière qui, sous l' action des besoins en numéraire, devint plus chère et fut perçue de plus en plus sous forme monétaire.

La crise agraire se manifestait donc par une aggravation de la condition matérielle de la majorité de la paysannerie, tandis que l' économie villageoise traditionnelle se dégradait par les effets de l' usure, de la concentration des terres, du prélèvement fiscal, de la rupture de la complémentarité existant entre l' agriculture et l'artisanat et de la pénétration d' une économie capitaliste. Cette crise se traduisit en 1896 par une disette au Tonkin et plus particulièrement en 1897-1898 par une terrible famine qui éprouvait durement les provinces de l' Annam central, le Quảng-Nam, le Thừa-Thiên et surtout le Quang-Trị et le Quảng-Bình. Rien que pour le Quảng-Bình, 11.345 personnes mortes de faim furent dénombrées entre les derniers jours de 1897 et le mois d' avril 189811. Les dommages causés par les mauvaises conditions climatiques des premières années du XXe siècle, avec les typhons, les inondations et les sécheresses dévas­tant le Tonkin et l' Annam entre 1902 et 1906, contribuèrent aussi à l' accéléra­tion du processus de la paupérisation de la paysannerie. Après 1900, la situation était indéniablement critique dans tout le pays et même désespérée dans certaines régions. Symptôme de la crise agraire, la consommation annuelle de riz par tête tomba de 262 kg en 1900 à 226 en 1913.

Restés en contact étroit avec la paysannerie dont une partie d' entre eux étaient issus, les lettrés ne sauraient demeurer insensibles devant l' ampleur du déséquilibre agraire. Ils allaient l'interpréter comme la conséquence directe d'une exploitation fiscale devenue intolérable. Leur perception de la crise agraire, dont ils ne pouvaient pour l' instant entrevoir que vaguement toute la complexité, était tout d' abord anticolonialiste. Ils dénoncèrent donc les méfaits de la coloni­sation française à l' égard de la société paysanne viêtnamienne, présentée comme la principale victime de la domination coloniale. Une thématique anticolonialiste commençait à se faire jour. Elle insistait sur le fait que le pays était administré comme si ses habitants ne devaient avoir d' autres rapports avec l' administration coloniale que ceux auxquels les astreignaient les charges qu' elle leur imposait. Des chansons populaires furent répandues pour fustiger les abus fiscaux et déplorer le triste sort d' une population pressurée :

O vous pauvres gens de ce pays !
Savez-vous quelle est la cause de votre misère ?
Toute l'année, vous pliez sous les fardeaux,
La sueur couvre votre corps, vos yeux pleurent, mais vous ne gagnez pas de quoi vivre. Cependant, ici il faut aller chercher sa carte d'impôt,
Là il faut s'acquitter de toutes sortes de taxes.
Impôt par ci, impôt par là,
Vous ne trouvez pas assez de riz, que vous reste-t-il pour manger ?
Au logis, vos femmes et enfants grimacent de faim,
Néanmoins, on vous ligote pour vous réclamer l'argent des contributions et des [corvées.
Que c'est accablant le poids des impôts et prestations,
On vous saigne de toutes vos ressources sans vous tenir quitte.
Vous êtes la viande et le poisson; eux sont le couteau et la planche à découper, Comment dans cette vie pourrez-vous échapper à leurs mains ?... 12

Toute superficielle qu' elle fût, cette perception du déséquilibre socio-écono­mique consécutif à la consolidation du régime colonial était cependant d' un intérêt capital, en ce sens qu'elle allait conduire l'élite intellectuelle à tenter une évaluation de la situation en termes de désagrégation de la communauté natio­nale et à proposer des transformations organisationnelles. Dès ses premiers écrits, l'un des membres de cette élite, Phan Bội Châu, se dégagea résolument de la chronologie dynastique et de la compilation érudite pour se livrer à une analyse des facteurs politiques, économiques et sociaux qui avaient fait la gran­deur et la décadence du Viêt-Nam.

LA CRISE MORALE DE L'ANCIENNE CLASSE DIRIGEANTE DES LETTRÉS-FONCTIONNAIRES

La réalité coloniale était aussi saisie dans l' écroulement du système politique traditionnel. Pour les lettrés tout imprégnés des principes confucéens régissant les rapports sociaux (tam cương ngũ thường), la tragédie était que l' institution monarchique, clé de voûte d'un édifice socioculturel millénaire, se trouvait irrémédiablement ravalée par le statut colonial. Bien avant même que l' ordon­nance du 27 septembre 1897 eût consacré officiellement la confiscation de la réalité du pouvoir royal par la puissance protectrice, le rôle du monarque régnant à Hué avait été rabaissé à peu de choses : on était allé jusqu' à l' assimiler à un simple fonctionnaire, réduit à recevoir une solde annuelle fixée par l'administration du protectorat 13. Tout le désenchantement des lettrés devant l' asservissement du trône viêtnamien était résumé dans ce passage d' un écrit composé par Phan Bội Châu vers 1905 :

Le roi actuel du Vietnam se nomme Thành-Thái. On lui laisse son palais intérieur et son titre d'empereur; mais une garde française entoure les portes et surveille les entrées et les sorties. Si le roi veut quitter sa résidence, il lui faut à chaque fois une autorisation française. Quant aux ordonnances et édits du royaume, ou bien il faut leur obtenir l'approbation préalable de la France, ou bien celle-ci se charge de les promulguer directement. Alors ces esclaves de Vietnamiens font les cinq prostrations et les trois prosternations qui sont d'usage devant le roi, puis approuvent et exécutent. L'empereur de son côté salue des deux mains, appose son paraphe, sans oser faire la moindre question. Ne serait-il pas franc de supprimer un tel monarque, et qui pourrait s'en plaindre? Mais les Français ont leur motif de laisser un tel fantôme sur le trône royal, car ils peuvent jeter sur un autre la responsabilité des tyrannies de leur gouvernement, procla­mant dans le pays et au dehors que c'est le désir de Sa Majesté 14.

Tant qu' ils avaient continué à combattre les Français sous la bannière du mouvement Cần Vương («Prêter assistance au souverain»), les lettrés avaient pu croire à la possibilité de résoudre le cruel dilemme devant lequel ils étaient placés : comment réconcilier le principe moral du loyalisme envers leur prince et le devoir de résister à l' envahisseur, alors que le monarque régnant avait capitulé devant l' ennemi et semblait avoir abandonné l' essentiel de sa fonction directrice. Ils avaient pensé pouvoir tourner cette contradiction en professant leur fidélité à un souverain théorique, dont l' image idéale n' aurait été ternie par aucune déviation accidentelle, et non à celui qui occupait effectivement le trône. En d' autres termes, ils avaient exprimé leur loyalisme à la monarchie en tant qu' insti­tution idéalisée, tout en se dressant contre ceux qui dirigeaient les affaires de l'État. Cependant, les armes une fois déposées, il ne pouvait plus y avoir de justification possible pour ce monarchisme idéaliste et intransigeant, qui semblait être devenu une idéologie pour le moins anachronique. La monarchie des Nguyễn avait, selon toute vraisemblance, pactisé avec l' ennemi pour assurer sa propre survie, aux dépens des intérêts mêmes du peuple; ce faisant, elle avait d' elle-même renoncé à fournir un modèle conforme aux traditions ancestrales, sur lequel tous pouvaient et devaient se régler. Or, dès lors qu'elle avait démissionné de sa fonction, elle avait laissé se perdre son mandat et ne pouvait plus prétendre à l' allégeance de son peuple 15. La notion de «trung quân» (fidélité envers le souverain), qui avait de tout temps servi de credo politique à la classe des lettrés, s'en trouvait irrémédiablement discréditée. Il lui fut opposé un autre concept, non moins confucéen, mais appelé par un glissement insensible à déboucher sur un patriotisme englobant le pays et le peuple dans un tout indissoluble, le concept de «dân vi bang bản» (le peuple étant la fondation de l' État). Déjà, les partisans du mouvement Cần Vương avaient invoqué ce principe pour légiti­mer leur action, comme par exemple dans ce passage d' une proclamation des lettrés et notables de Bình-Ðịnh au début de 1886 :

 

On lit dans le Livre des Odes (Kinh Thi) : «Là où est le roi, il faut un peuple.» On lit encore : «Le peuple est comme la racine du royaume; la racine d'un arbre est-elle en bon état, l'arbre se conserve, prospère et grandit.» Ainsi en est-il d'un royaume où le peuple est bien cultivé, la paix et la prospérité deviennent son partage 16.

Mais la mise en cause du principe royal devait entraîner, par voie de consé­quence, celle de tout un ensemble de réalités politiques, morales et sociales que l' institution monarchique confucéenne exprimait, entretenait et satisfaisait. En premier lieu, l' appareil mandarinal, instrument de gouvernement de la monar­chie, allait se trouver en butte aux attaques de ceux-là mêmes dont il tirait traditionnellement son recrutement, par la filière des concours triennaux.

Il faut dire que les avantages d'une carrière officielle au service de la monarchie étaient rendus hypothétiques par la déconsidération de cette dernière. L'installa­tion de la situation coloniale s' était d' ailleurs accompagnée d' un certain -perver­tissement du système mandarinal confucéen. Un renversement des valeurs s' ensuivit nécessairement, car le statut social ne dépendait plus seulement de la maîtrise laborieusement acquise des études classiques, mais des critères de com­portement à l'égard de l'Administration coloniale :

Par l'intrigue, par les services rendus aux administrateurs, nombreux déjà sont ceux qui ont gravi les degrés du mandarinat par des nominations honteuses. Des résidents commettent la faute fréquente de récompenser le zèle de leur entourage par des brevets de mandarinat. Non seulement des interprètes et des secrétaires, mais des domestiques, des cuisiniers doivent leur intronisation et de rapides avancements à la complaisance de leurs maîtres. Les prétoires et les préfectures sont envahis de ce personnel méprisé dont l'administré connaît les tares, et doit supporter l'insolence de parvenus féroces et les concussions inévitables 17.

 

D' autre part, toute autorité et tout prestige furent enlevés aux mandarins qui, à l'ombre du protectorat, n' étaient plus que des agents d' exécution sans initiative et sans responsabilité ; ils n' étaient pas de véritables administrateurs s' intéressant aux affaires de leur ressort, puisqu' ils ne pouvaient les traiter et régler directement. Cet état de fait aboutit fatalement à l' obscurcissement du sens de la mission professionnelle des fonctionnaires, à l'affaiblissement de leur endoctrinement moral classique, ce qui les rendait extrêmement vulnérables à la corruption.

En vérité, la fonction de gestion du pouvoir fut de plus en plus déniée à l'élite instruite. La réussite aux concours traditionnels n'était plus, à coup sûr, le gage de l' entrée dans la carrière administrative. Voici la déclaration du résident supérieur en Annam aux nouveaux lauréats du concours du doctorat de 1898, après la proclamation des résultats, le 3 juin 1898 :

... Huit concurrents ont été reçus tấn sĩ ; deux sont originaires du Tonkin. Le matin, cérémonie officielle devant le Ngọ-môn ; l'après-midi, visite des tấn sĩ à la résidence supérieure. J'ai pu leur dire l'estime dans laquelle le Protectorat tenait les lauréats du concours, mais j'ai ajouté qu'à des temps nouveaux il faut aussi une instruction nouvelle et que, à l'autorité morale qui appartient au titre de tấn sĩ, il importe de joindre désormais l'étude de notre langue et de certaines connaissances pratiques sans lesquelles on peut être un fonctionnaire respecté, mais non un bon fonctionnaire. Quand ils reviendront du congé auquel ils ont droit de leur province, nous ouvrirons aux nouveaux tấn sĩ  les portes du Quốc-học, et la situation que nous ferons au premier chez lequel nous consta­terons une connaissance suffisante de la langue française sera pour les autres un précieux encouragement 18.

En effet, les autorités coloniales avaient, dès 1896, enjoint au gouvernement royal de fixer, en vue de réaliser des économies sur le personnel administratif, les cadres des divers services dans la capitale et dans les provinces : ceux-ci ne devraient être dépassés sous aucun prétexte et les nominations n' auraient lieu qu' au fur et à mesure des vacances de postes 19. Ce programme de réduction du nombre des fonctionnaires fut repris après 1902. Des coupes sombres furent effectuées qui abaissèrent le chiffre des mandarins des ministères de 222 en 1902 à 179 en 1908, et celui des agents des divers services à Huế de 404 à 278; le personnel administratif dans les provinces fut aussi diminué à peu près dans les mêmes proportions 20. Par suite de ces mesures de réduction, les sĩ bổ (candidats en attente de nomination) durent attendre indéfiniment qu' un poste leur fût attribué : un Ðào Nguyên Phổ, reçu premier docteur en 1898, ne put être nommé au grade auquel lui donnait droit son titre et dut se résigner à se faire octroyer un emploi dans les bureaux du journal officiel en caractères à Hanoi (Ðại Việt tân báo); un Phan Chu Trinh, reçu docteur en 1901, se vit offrir une place subalterne (thừa biện) au ministère des
Rites 2l. Ne pouvant s' intégrer dans le nouvel ordre des choses, l' insatisfaction de l' élite intellectuelle était grande ; elle transparaissait sous une forme satirique dans ce poème de Trân Tế Xương, lettré de Nam-Ðịnh :

Que pouvez-vous faire maintenant avec les caractères ?
Malgré vos titres de docteur ou de licencié, vous vous recroquevillez, le ventre vide.
Il aurait mieux valu étudier pour devenir secrétaire,
Vous boiriez du lait le matin, du champagne le soir.

En règle générale, l' ancienne classe des lettrés fut dépouillée du statut social dominant qui était le sien sous la monarchie traditionnelle, car la situation coloniale la vouait à ne pouvoir ni exercer ses fonctions sociales essentielles, ni même simplement promouvoir ses intérêts socioprofessionnels 22. Groupe social dépossédé de ses fonctions organiques normales et largement détaché des structures de domination, elle prit nettement conscience de son déclassement, de son aliénation sociologique. Le sentiment de ce déclassement poussa nombre de ses membres à choisir délibérément, sinon de s' opposer ouvertement à l' ordre officiel, tout au moins de se situer en marge de l' ordre social et politique en place. Afin d' éviter toute collusion avec la domination étrangère, certains avaient opté pour une forme négative de contestation, le retrait volontaire à la campagne : ils estimaient sauvegarder ainsi leur honneur, en refusant de participer à un service public perdu de réputation. Le résident supérieur en Annam en rendait compte en ces termes, dans un rapport du 10 mars 1896 :

... Le plus considérable de ces mandarins, Nguyễn Trọng Hiệp, a... annoncé en plein conseil son intention de prendre sa retraite et d'aller se fixer au Thanh-Hóa. L'ancien cinquième régent, Bùi Ân Niên, vient d'y mourir, après y avoir créé, un peu au détriment des villages et des particuliers, une vaste exploitation agricole où il a placé sa famille et sa clientèle. Avant le cinquième régent, l'un des premiers lettrés du royaume, Nguyễn Thượng Phiên, allié à la famille du troisième régent, avait transféré ses pénates de Hanoi au Thanh-Hoá. Comme les anciens mandarins de la Cochinchine qui, ne voulant pas subir la domination française, étaient venus s'installer au Bình-Thuận et au Khánh-Hoà, les vieux lettrés de Hanoi se retirent en Annam, dans la province la plus proche de leur pays, le Thanh-Hoá, où ils n'auront pas, comme dans la capitale du Tonkin, à subir de trop près le contact de l'autorité française 23.

Poussée à l' extrême, cette volonté de se maintenir à l' écart de l' évolution politique et sociale risquait même d' entraîner quelques-uns à rejeter toute action, à faire de la conception taoïste du non-agir une fin en soi. Cette attitude était toutefois incompatible avec les préceptes confucéens qui commandaient à l' homme responsable de «sauver son siècle» (cứu thế), de «se sacrifier pour l' amour du prochain» (sát thân thành nhân), de «risquer sa vie pour la juste cause» (xả sinh thủ nghĩa). Elle reçut de dures critiques, notamment à travers le poème intitulé Ông phỗng đá («La statue de pierre») d' un Nguyễn Khuyến, qui s'était pourtant démis de ses fonctions mandarinales :

Que faites-vous là debout ?
Immuable tel que le roc, solide tel que le bronze. Nuit et jour, pour qui montez-vous la garde,
Voyez-vous au moins que la nature s'est transformée ?24

Ces responsabilités, d' autres se résolurent à les assumer en abandonnant le mode de vie abstrait, contemplatif, dans lequel les lettrés n'avaient que trop tendance à se complaire. C' étaient pour la plupart des hommes nés, à quelques exceptions près, entre 1870 et 1880 et reçus aux concours littéraires entre 1898 et 1904. Malgré leurs grades de tiến-sĩ ou cử-nhân, ils se refusèrent à rechercher les honneurs officiels, qu'ils qualifiaient de « titres vides» (hư danh), et entrèrent délibérément en dissidence. Nourris d'études confucéennes classiques, ils s' écar­tèrent néanmoins de la monarchie et de son mandarinat pour chercher ailleurs leur inspiration pour la mise en place d' une société digne de ce nom, capable de transformer en nation le peuple asservi par l' État étranger oppresseur. Ils consti­tuaient un milieu particulièrement réceptif aux idées qui bouillonnaient en Chine vers cette époque. Les écrits des réformistes chinois eurent un profond impact sur eux et ils découvrirent en même temps, par le biais des traductions chinoises, la pensée occidentale des économistes et des philosophes anglo-saxons et français 25.

ACTIVISME OU RÉFORMISME?

Il semble bien que les idées sociales, économiques et politiques formulées par le mouvement réformiste chinois aient atteint l' élite intellectuelle viêtnamienne avec seulement un très léger décalage dans le temps 26. Les ouvrages de Kang Yuwei et de Liang Qichao furent importés surtout par les nombreuses jonques chinoises fréquentant les côtes viêtnamiennes et sur lesquelles il n' était pas possible pour les autorités coloniales d' exercer une surveillance rigoureuse. Après leur introduction, les textes réformistes furent assidûment recopiés et colportés ensuite sous le manteau dans les plus lointains villages. Les lettrés des diverses provinces purent accéder, par ce moyen, au bout d' un laps de temps relativement court, aux courants d' opinion les plus récents qui agitaient les élites chinoises. D'ailleurs, les Chinois établis au Viêt-Nam, en particulier dans les ports, étaient demeurés en relations constantes avec l' Empire céleste et étaient en communion de pensée avec les éléments révolutionnaires de leur pays; ils contribuèrent pour une certaine part, par les journaux qu'ils recevaient, par leurs propos, leurs conversations, à répandre les idées nouvelles 27.

Parmi les théories introduites par les ouvrages chinois et qui constituaient «l' instruction moderne» (tân học), certaines idées-force trouvaient un profond écho. En premier lieu, la croyance en l' existence d' une sélection historique entre les nations. Hantée par le problème de la survie d' une nation opprimée dépourvue d' État dans un monde d' États-nations, l' élite viêtnamienne était toute disposée à accepter la doctrine de l' évolution du darwinisme comme une loi naturelle universelle. Au premier abord, l' adoption de cette théorie renforça la crainte que le pays, réveillé trop tard, ne fût menacé d' extinction. Dans la composition Lương ngọc danh sơn phú qu'ils rédigèrent en commun en 1905, Phan Chu Trinh, Huỳnh Thúc Kháng et Trần Quí Cáp traçaient un tableau du passé glorieux du Viêt-Nam, au cours duquel les agressions de la Chine avaient été repoussées et la conquête du Chenla et du Champa réalisée, pour donner l' impression que la nation était en train de vivre un moment décisif, qui risquait de ne jamais se répéter 28. Mais ensuite, l'idée se fit jour que la connaissance des moyens de la lutte pour l' existence n' était le privilège exclusif d' aucun peuple, mais pouvait être révélée à quiconque prendrait la peine de la quérir. Nous n' en comprenons que mieux les raisons qui avaient poussé Phan Bội Châu à rédiger sa “Lettre écrite avec des larmes de sang des Ryu-Kyu” (Lưu cầu huyết lệ tân thư), dans laquelle il exprimait sa compassion pour le peuple des Ryu-Kyu, privé de ses droits territoriaux et de sa souveraineté par le Japon. L' intention de Phan Bội Châu n'était pourtant pas d' établir un parallèle entre le Viêt-Nam et les Ryu-Kyu, et de dénoncer le Japon comme un agresseur semblable à la France ; son espoir était au contraire que son pays échapperait au sort du peuple des Ryu-Kyu, «race stupide» et «faible», qu'il deviendrait plus fort en se modelant sur le Japon 29. La victoire de ce dernier sur la Russie à Tsushima, qui apporta la preuve éclatante des possibilités d' un pays d' Asie, allait le renforcer dans son opinion : il faudrait non seulement suivre l' exemple du Japon, mais encore rechercher son soutien au nom de la solidarité de la race jaune contre les Blancs.

La lecture des «écrits modernes » (tân thư) des penseurs chinois communiqua d' autre part aux lettrés progressistes viêtnamiens la conviction selon laquelle la supériorité de l' Occident résidait dans les effets combinés de son avance scientifique et technologique et du dynamisme conféré à ses sociétés par la démocratie politique. Ils en concluaient qu'il était urgent de procéder à des transformations sociales et politiques, l' institution monarchique et tout le système social sur lequel elle reposait étant devenus des instruments de la domi­nation étrangère et un obstacle à l' autodétermination nationale. Un nouveau nationalisme apparut, qui associait la régénération de la nation par des réformes sociales et politiques au recouvrement de l'autonomie nationale. Mais à quel objectif faudrait-il donner la priorité, à la lutte immédiate pour la restauration d'un État national viêtnamien ou à la modernisation culturelle et l'apprentissage de la démocratie ? Tout en étant conscients de la nécessité d'une révolution intégrale pour sauver leur pays et d'un même consensus dans le combat pour l'émancipation nationale30, les lettrés divergeaient cependant sur les méthodes à employer. Phan Bôi Châu et ses partisans étaient pour l'activisme : ils préconi­saient l'action armée, la reconquête de l'indépendance par la destruction héroïque, violente du régime colonial, avec l'aide militaire d'un tiers pays, du Japon notamment. Ils n'hésitèrent pas à s'exiler pour aller chercher à l'extérieur des armes. Leur programme, qui sous certains aspects se présentait comme un prolongement de l'ancien mouvement Cần Vương, plaçait l'organisation de l'insurrection avant le renforcement économique et moral de la nation :

... Une entente avec le Japon, le Siam, le Yunnan et le Guangdong nous permettra de lutter contre les Français. Dans l'intérieur du pays, il faut chercher les moyens de lutter à outrance, du nord depuis Lạng-Sơn au sud jusqu'à Hà-Tiên, et déterminer les endroits propres à tenir garnison, afin que lorsque nos troupes se mettront en mouvement, elles puissent s'entraider.
D'un autre côté, il faudrait envoyer des hommes pour faire des conférences et ouvrir des écoles pour faire connaître ce qu'on entend par civilisation, afin que le peuple sache bien que notre entreprise est digne d'être encouragée. Un homme peut entraîner avec lui dix hommes et dix hommes peuvent grouper autour d'eux cent hommes. Qui veut aller à l'étranger étudier doit être encou­ragé. Ceux qui sont versés dans le maniement des armes doivent être envoyés dans les trois kỳ (Tonkin, Annam, Cochinchine). Il faut créer dans chacun de ces trois kỳ des sociétés de commerce où viendront se réunir les adhérents et où seront déposés les règlements et les préceptes à suivre.
Camarades, qui avez déjà un coeur patriote, qui aimez votre race, réunissez vos forces ! Voyez ce qu'il y a lieu de faire, ouvrez vos yeux, mettez-vous au travail, ne continuez pas à être les serviteurs de ces gens-là. Vous mandarins et lettrés, aidez-nous secrètement et pécuniairement. Quant à vous, interprètes et secrétaires, voyez en cachette la situation, les intentions du gouvernement français pour nous venir en aide. Vous, autorités cantonales et communales, cherchez les moyens d'entraîner le peuple. Vous, soldats, cherchez les moyens de tromper vos chefs et de vous retourner contre eux. Vous, domestiques, cherchez les moyens d'assassiner vos maîtres. Vous, femmes qui vivez avec des Français, empoisonnez-les. Ainsi, chacun fera son devoir de patriotes 3l.

En revanche, ceux que nous pouvons qualifier de modernistes préféraient la voie de l' action légale. Un certain infléchissement de la politique coloniale, annoncé par le gouverneur général Paul Beau qui déclarait, le 30 décembre 1903, lors de la proclamation des lauréats du concours des lettrés de Nam-Định.: «Respectueuse du droit humain, la France n' entend pas porter atteinte à l' âme du peuple dont elle a assumé la protection», leur fit croire à la possibilité d'un compromis avec le colonialisme, au terme duquel le modèle politique, scientifique et technique occidental pourrait être acculturé au Viêt-Nam. Afin de tirer le pays de son immobilisme et d'amener l'Administration française à consentir à des réformes, ils pensaient qu'il faudrait promouvoir un mouvement de masse par l' éducation du peuple et la formation de nouvelles classes. A partir de 1905-1906, une campagne pour le renouveau fut lancée par le mouvement Ðông Kinh Nghĩa Thục (École privée «Dévouement» du Tonkin) à Hanoi et par le mouvement réformiste des lettrés d' Annam, dont les plus représentatifs étaient Phan Chu Trinh, Huỳnh Thúc Kháng, Ngô Ðức Kế, Ðặng Nguyên Cẩn, etc.32 Le programme était axé sur la diffusion des connaissances scientifiques et des concepts politiques de l' Occident, et le relèvement et le développement du commerce, de l'industrie et de l' artisanat. Le mode d'action était l'organisation au grand jour d' un réseau de coopératives agricoles ou commerciales et de sociétés d' enseignement mutuel qui allaient répandre le savoir moderne au moyen de l' écriture romanisée du quốc ngữ, beaucoup plus facilement assimi­lable pour les masses que les écritures idéographiques anciennes. Dans cette mobilisation pour le progrès, les lettrés effectuèrent eux-mêmes un renversement de l' ordre ancien des valeurs confucéennes : ils préconisaient la rupture avec les coutumes surannées et l'abandon de l' enseignement purement livresque tradi­tionnel ; ils dénonçaient les préjugés de classe qui tenaient en mépris les affaires et valorisaient la fonction administrative, en se mettant personnellement à tenir boutique (ainsi Phan Chu Trinh avec son commerce de la cannelle et des étoffes du Quảng-Nam thương-hội, Ngô Ðức Kế avec sa librairie-papeterie Triều-dương thư-quán à Nghệ-An, etc.) 33. Ils rejetèrent enfin sur les mandarins en place la responsabilité des abus dont souffrait la société. Dans sa lettre ouverte au gouver­neur général de l' Indochine en octobre 1906, Phan Chu Trinh déclarait que. la misère de la population viêtnamienne tenait à trois causes principales : la trop grande liberté laissée aux mandarins, d' où leur inertie et incurie ; le dédain avec lequel les Viêtnamiens étaient traités, d' où le fossé creusé entre eux et le protec­torat; l'isolement de la nation vis-à-vis du protectorat, dont les mandarins profitaient pour l' exploiter plus à leur aise 34.

La collaboration franco-viêtnamienne que souhaitaient les réformistes ne devait cependant pas avoir lieu. D'une part, l'Administration coloniale jugeait dangereuse, du point de vue politique, les idées propagées par eux, parce qu' elles risquaient d'inciter la population à faire son évolution intellectuelle contre l' autorité française, au lieu de «la faire avec elle, avec son aide et sous son contrôle» 35. Pour cette raison, les sociétés coopératives qui virent le jour en 1906-1907 étaient considérées comme des foyers d'intrigue; elles n' auraient été fondées que pour masquer des buts inavoués de rébellion. D'autre part, l'Admi­nistration ne distinguait pas, ou feignait de ne pas distinguer, la différence entre l' action du parti de Phan Bội Châu et celle des réformistes. Elle était convaincue que c' était par esprit de caste que les lettrés qualifiés de «pseudo-nationalistes» continuaient à fomenter contre elle une sourde hostilité. Les faits et gestes de ceux-ci, malgré leur diversité d' apparence, participeraient donc des mêmes desseins et recevraient les mêmes directions. D'où cette appréciation portée sur l' école Ðông Kinh Nghĩa Thục par la résidence supérieure du Tonkin en août 1907 :

L'agitation que cherchent à créer parmi les indigènes un groupe de mandarins et de lettrés qui a pour but d'amener un soulèvement contre notre domination a son siège à Hanoi et a pour promoteur un nommé Lương Ngọc Can, cử-nhân originaire du village de Như-Khê, province de Hà-Ðông. Ce lettré a ouvert au n° 4 de la rue de la Soie avec l'agrément de l'administration une école appelée à préparer les jeunes Annamites à l'étude du quôc ngu et des caractères; en réalité le but de cette école serait tout autre. C'est là que se grouperaient les mécontents désireux de prendre part au mouvement révolutionnaire et que seraient élaborés les papiers séditieux destinés à être répandus dans l'intérieur pour encourager les Annamites à la révolte. Presque tous les soirs des réunions politiques ont lieu dans le local de cette école et des conférences y sont faites de minuit à deux heures du matin par des cử-nhân et des tú-tài..

Les Annamites qui sont affiliés à ce mouvement sont en relation avec de nombreux indigènes qui ont été envoyés au Japon pour y faire leurs études. Le directeur de l'école Ðông Kinh Nghĩa Thục, le nommé Lương Ngọc Can, a lui-même ses deux fils au Japon depuis trois ans ; l'un d'eux est tú-tài. Les élèves annamites envoyés au Japon sont placés sous l'autorité d'un thu-khoa originaire de Thanh-hoá, du nom de Phan Bôi Châu. Des souscriptions faites parmi les élèves de l'école Ðông Kinh Nghĩa Thục et par d'autres sociétés de commerce sont destinées à subvenir aux besoins de ces étudiants pendant le temps passé au Japon. Beaucoup de mandarins et d'interprètes ont versé également de l'argent destiné à être envoyé au Japon... 36

La suspicion dans laquelle étaient tenus les lettrés semblait donner raison aux activistes qui n'avaient jamais cru à la possibilité d'un renforcement des droits démocratiques tant que se perpétuerait la colonisation. La création de la Chambre consultative indigène du Tonkin en mai 1907 fut même interprétée comme un acte destiné à faire pièce à l' élite intellectuelle. Appelée à donner son avis sur les questions d' ordre administratif, économique ou fiscal intéressant la popula­tion, cette assemblée était en effet composée de chefs ou sous-chefs de canton et de commerçants patentés, en qui le gouverneur général Paul Beau voyait les représentants d'une «tendance progressiste», à opposer aux lettrés qui, selon lui, n' agiraient qu' en vertu d' un traditionalisme atavique :

D'un côté, ceux qui tiennent démesurément au passé, de l'autre, ceux qui veulent marcher vers l'avenir, dans la voie que leur montre la nation protectrice. Cet équilibre des partis peut fournir un moyen précieux pour maintenir aux époques de crise la tranquillité publique 37.

Or, des mesures arbitraires vinrent aggraver un climat social déjà tendu. La plus choquante fut sans doute l' internement du roi Thành-Thái, le 29 juillet 1907, puis sa déposition le 3 septembre suivant par le résident supérieur en Annam. Elle était ressentie, en dépit du peu de prestige dont jouissait le monarque déchu, comme une ingérence injustifiable de l' autorité coloniale dans l'adminis­tration intérieure du pays, sinon comme une grave atteinte à une organisation intangible. La destitution de Thành-Thái fut en outre suivie de près par des décisions administratives d' une légalité discutable, telles que certaines modifica­tions apportées au régime des corvées (ordonnance du 7 décembre 1907), ou la prescription autorisant l' aliénation des biens communaux. Toutes ces mesures provoquèrent un grand désarroi dans les esprits et un profond mécontentement, que les dirigeants du mouvement réformiste voulaient exploiter en essayant d' organiser un courant d' opinion de masse, susceptible d' influer sur l'administra­tion. Ils eurent l' idée de lancer une sorte de mouvement de désobéissance civile, ayant pour objet le refus des obligations fiscales : il s'agissait là incontestablement d' une revendication ayant un contenu concret, apte à motiver les couches popu­laires et à entraîner leur adhésion. Par des conférences tenues jusque dans les villages les plus reculés, par des pamphlets, des chansons populaires et des affiches, les questions fiscales, les fautes ou excès de l' administration, la vénalité de certains mandarins furent dénoncés, en termes parfois excessivement violents, de manière à provoquer les colères et les ressentiments du peuple, à déterminer des manifestations de masses, qui devaient toutefois rester pacifiques et calmes :

... Les mandarins sont comme un pressoir, et le peuple est comme des arachides dont on a déjà extrait l'huile. Il n'y a plus de chef, il n'y a plus de loi. Le gouver­nement n'a de raison d'être que par le peuple. Pourquoi ne l'aime-t-il pas et n'aspire-t-il qu'à avoir de l'argent ? L'argent, l'argent, c'est l'argent du peuple et non des Français. Si nous réclamons avec raison, on ne pourra rien contre nous. Les Français ne sont pas tous méchants, et puis ils ne pourront pas nous tuer tous... 38
 

Les effets escomptés de cette propagande ne se firent pas attendre. Le 6 février 1908, sous prétexte que les travaux d'utilité publique ne devaient pas souffrir de retard, le résident de la province de Quảng-Nam décida de ne plus autoriser le rachat des journées de corvée qui leur étaient allouées. Le 11 mars 1908, la population du Quảng-Nam se réunit au chef-lieu de la province pour manifester pour la réduction des impôts. Les autres provinces de l' Annam ne tardèrent pas à suivre l' exemple du Quảng-Nam. L' extension rapide et générale de démonstra­tions rassemblant partout des manifestants en grand nombre prouvait que l'ascendant moral de l'élite lettrée parmi les population était demeuré considé­rable. Dès son déclenchement, ce mouvement de protestation contre les impôts surprit autant par son intensité que par sa spontanéité. Ce fut, suivant Jean Ajalbert, «l' émeute le plus savamment organisée — comme une répétition, une manoeuvre d' essai où l' Annam récapitulait ses énergies, recensait ses forces de révolte»39.

Les initiateurs du mouvement firent preuve néanmoins, dès le début, de beaucoup de déficiences. Au point de vue de l' organisation, le manque de coordination était indiscutable, le mouvement n'ayant pu éclater au même moment partout, ce qui allait faciliter sa répression. En plusieurs occasions, les lettrés furent aussi rapidement dépassés par les événements : si leur courage ne devait pas être mis en cause, ils montrèrent souvent trop d'indécision, laissant les éléments les plus surexcités de leurs suivants s' emparer de la direction des opérations. Les manifestations, qui auraient dû être des démonstrations paci­fiques, dégénérèrent parfois, dans le Bình-Ðịnh notamment, en de véritables émeutes au cours desquelles des actes de violence furent commis. Dans ces conditions, l'Administration n'eut besoin que d'envoyer quelques compagnies d' infanterie coloniale et de tirailleurs occuper les places principales pour rétablir l' ordre ; dès le mois de juillet, elle put estimer que «les dernières troupes pou­vaient être retirées de l' Annam où le calme et la tranquillité des habitants... ne rendaient plus la situation inquiétante»40.

D' importantes mesures de répression furent prises cependant. On croyait en effet à l' existence d'un mouvement révolutionnaire général, d' autant plus que des tentatives d' insurrection armée, fomentées au Tonkin et dans le Nord-Annam par des partisans de Phan Bội Châu, avec le concours d'anciens «chefs de bandes» soumis, dont le Ðề Thám, furent décelées au même moment. La découverte du complot d' empoisonnement de la garnison de Hanoi à la fin de juin 1908 con­firma l'Administration coloniale dans cette certitude : ce complot aurait été «un des actes d'un coup de main préparé en vue de réaliser le programme exposé par les agitateurs dans des réunions clandestines et qui consistait à massacrer les Français et à libérer le pays d' Annam de la domination française» 441. Les autorités en prirent prétexte pour faire prononcer de sévères condamnations contre tous ceux qui avaient semblé vouloir remettre en question la situation coloniale. Au Tonkin, l' arrêté du 15 octobre 1908 condamna aux travaux forcés «les lettrés, professeurs de caractères, gradés universitaires qui s'étaient faits par leurs discours et leurs écrits, les promoteurs de l' insubordination contre l'autorité du protectorat». En Annam, les appels en faveur du mouvement coopératif, la propagande pour les idées nouvelles, les manifestations contre les impôts, furent réunis sous le même chef d' accusation de complot de trahison ; leurs auteurs furent condamnés soit à la peine de mort, soit à l' emprisonnement à Poulo Condore 42.

L' élite intellectuelle nationaliste fut considérablement décimée par ces mesures répressives. La plupart de ceux qui avaient pu échapper aux poursuites se réfugièrent à l' étranger, rejoignant Phan Bội Châu dans son exil. Pour eux, le fiasco de 1908 devait condamner sans rémission toute entreprise de décoloni­sation graduelle par la diffusion du progrès et par l' évolution pacifique vers un régime autonome. Ils n' allaient plus hésiter entre le réformisme et la violence et allaient se laisser gagner aux méthodes de la propagande par le fait préconisées par les anarchistes et socialistes japonais et chinois 43. Cependant, le rôle histo­rique de la classe des lettrés confucéens semblait être arrivé à son terme, bien avant l' abolition des concours littéraires en 1918, qui devait consacrer définitivement son extinction.

 

NGUYỄN THẾ ANH


  NOTES

1.     Dépôt des Archives d'Outre-Mer (Aix-en-Provence), Gouvernement général de l'Indo­chine, dossier 6553.

2.     Georges Boudarel, “Phan Bôi Châu et la société viêtnamienne de son temps”, in France-Asie, n° 199, 4e trim. 1969, p. 417420; Nguyên Thê Anh, “Le nationalisme viêtnamien au début du XXe siècle...”, in Bull. de l'École franç. d'Extrême-Orient, t. LXV, 1978, p. 421-430.

3.     Arch. Nat., Section d'Outre-Mer, Indochine AF, carton 9, dossier A 20 (57).

4.     Rapport de Paul Doumer au ministre des Colonies du 1er oct. 1897 (Dépôt des Arch. d'Outre-Mer, Gouvernement général de l'Indochine, dossier 9576). Par l'ordonnance royale du 14 août 1898, l'impôt personnel en Annam, compte tenu du rachat de vingt journées de corvée à raison de 10 cents par journée, passa de 0,20 à 2,20 piastres.

5.     Pour le sel par exemple, l'arrêté du 31 décembre 1893 avait limité la taxe à 0,07 piastre par picul (60 kg); mais en 1897, cette taxe fut fixée à 0,50 piastre les 100 kilogrammes, puis s'éleva progressivement pour atteindre 2 piastres en 1904 et 2,25 piastres en 1906.

6.     Une piastre valait alors en moyenne 10 ligatures.

7.     Dépôt des Arch. d'Outre-Mer, Gouvernement général de l'Indochine, dossier 21 374.

8.    Dès 1898, le résident supérieur en Annam, Boulloche, rapportait que ce régime du sel «va être la ruine des pêcheries et de toutes les industries qui se servent du sel. Le prix de la vie augmentera dans des proportions dangereuses...», et qu'il «condamne l'habitant... à payer au détail 2 piastres un picul de sel qu'il payait autrefois 15 à 20 cents» (Dépôt des Arch. d'Outre-Mer, Gouv. gén. de l'Indochine, dossier 20 477).

9.     Il n'était plus question, après 1898, de payer en riz l'impôt foncier comme dans le passé : l'ordonnance royale du 14 août 1898 classa les rizières et les terres cultivées en plusieurs catégories pour en répartir la cote foncière, la première étant imposée de 1,50 piastres par mẫu (0,36 ha).

10.       Dans son rapport du 1er octobre 1897 au ministre des Colonies, le gouverneur général Paul Doumer écrivait: «Nous avons réglé la question de la propriété territoriale des Français en Annam. Jusqu'ici, nos nationaux ne pouvaient avoir des terres en toute propriété qu'au Tonkin et dans les ports de l'Annam. Par l'ordonnance royale qui a été rendue le 27 septembre, ce droit leur est reconnu dans tout le royaume. Cela va permettre de régula­riser un certain nombre de situations personnelles restées fort précaires... et d'étendre la colonisation européenne en Annam» (Dépôt des Arch. d'Outre-Mer, Gouv. gén. de l'Indochine, dossier 9576).

11.       Châu Bản (Documents rouges des archives impériales), règne de Thành-Thái, t. 37, f°160.

12.     Dépôt des Arch. d'Outre-Mer, Résidence supérieure du Tonkin, dossier 20 465.

13.     Arch. Nat., Section d'Outre-Mer, Indochine AF, carton 7, dossier A 20 (40).

14.       Viêt-Nam vong quốc sử (Histoire de la perte du pays viêtnamien), trad. en quốc-ngữ de Tạ Thúc Khải, Annales de la Faculté des Lettres de Saigon, 1959-1960, p. 16.

15.       Le sentiment de la trahison perpétrée par la monarchie contre l'indépendance natio­nale devait même entraîner certains lettrés à désigner le roi par les mots «dân tặc» (ennemi du peuple), au cours de réunions tenues à Hanoi, à l'occasion du concours du doctorat de 1904 (Arch. Nat., Section d'Outre-Mer, Indochine NF, carton 8, dossier 28 (2).

16.      Arch. Aff. étrang., Mémoires et Documents, Asie, vol. 102, f° 310.

17.       Jean Ajalbert, Les destinées de l'Indochine. Voyages, Histoire, Colonisation, Paris, 1909, p. 241.

18.       Dépôt des Arch. d'Outre-Mer, Gouv. gén. de l'Indochine, dossier 20 477. L'arrêté du 6 juin 1898 apporta une première modification au programme des concours triennaux, en instituant, à la suite des épreuves classiques traditionnelles, une série d'épreuves portant sur la connaissance de la langue française et du quôc ngữ; il fut en outre stipulé qu'à dater de la session de 1903, l'accès aux emplois publics ne serait possible aux gradés qu'à condi­tion d'avoir satisfait à ces épreuves supplémentaires (Arch. Nat., Section d'Outre-Mer, Papiers d'Agents 9, carton 5, dossier 7).

19.     Arch. Nat., Section d'Outre-Mer, Indochine AF, carton 8, dossier A 20 (43).

20.     Dépôt des Arch. d'Outre-Mer, Gouv gén.  de l'Indochine, dossier 5943.

21.     Arch. Nat., Section d'Outre-Mer, Indochine NF, carton 50, dossier 598.

22.     Voir, à ce propos, les remarques pertinentes de Daniel Hémery, “Ta Thu Thâu : l'itinéraire politique d'un révolutionnaire viêtnamien”, in Histoire de l'Asie du Sud-Est. Révoltes, Réformes, Révolutions, Lille, 1981, surtout p. 194-207.

23.     Dépôt des Arch. d'Outre-Mer, Gouv. Gén. de  l'Indochine, dossier 22 302.

24.     Thơ văn yêu nước nửa sau thế kỷ XIX (1858-1900), Hanoi, 1976, p. 394.

25.     Georges Boudarel, op. cit.; Ralph Smith, Vietnam and the West, London, Heinemann, 1968, p. 32-37.

26.       David Marr, Vietnamese Anticolonialism (1885-1925), Berkeley, Univ. of California Press, 1971, p. 98-100.

27.     Arch. Nat., Section d'Outre-Mer, Indochine NF, carton 32, dossier 451.

28.     Le darwinisme fut utilisé par des mandarins ayant choisi de collaborer avec l'adminis­tration coloniale pour faire l'apologie du protectorat français. Une étude intitulée Gương Sử Nam (traduite en français sous le titre En Annam) de l'ancien kinh lược du Tonkin, Hoàng Cao Khải, contient cette phrase caractéristique : «Que la race forte soit victorieuse, la race faible vaincue, c'est la manifestation d'une loi naturelle. Il faut, si l'on appartient à la race faible, avoir recours au plus fort que soi pour son propre développement».

29.     Massaya Shiraishi, «Phan Bôi Châu and Japan», in Tonan Ajia Kenkyu (Southeast Asian Studies), vol. 13, n° 3, déc. 1975, p. 427440.

30.     Voir par exemple, le poème “Fondons un seul caractère : 'même coeur'” (Xin đúc một chữ dồng) du lettré Lê Đình Cân, dans Thơ văn yêu nước và cách mang đầu thế kỷ XX (Littérature patriotique et révolutionnaire du début du XXe siècle), Hanoi, 1976, p. 473-480.

31.     Arch. Nat., Section d'Outre-Mer, Indochine NF, carton 51, dossier 604.

32.    Georges Boudarel, op. cit., p. 368-388 ; Nguyễn Hiến Lê, Ðông Kinh Nghĩa  Thục, Saigon, Lá Bối, 1968, nouvelle édition révisée.

33.    Nguyễn Văn Xuân, Phong-trào Duy-tân (Le mouvement réformiste), Saigon, Lá Bối, 1970, 375 p. Il existe une traduction française de cette lettre par E. Huber, dans Bull. de l'École franç. d'Extrême-Orient, 1907, p. 163-175. Phan Chu Trinh y formulait aussi une critique indirecte contre la cour de Huế, ce qui allait faire dire à celle-ci que cette lettre «ne contenait que des félonies, à preuve les termes employés de 'trône asservi', qui témoignaient à eux seuls de l'intention condamnable de son auteur de récuser l'autorité royale» (Châu Bản, règne de Duy-Tân, vol. 17, f° 47, cité dans Nguyễn Thế Anh, Phong trào kháng thuế miền Trung năm 1908 qua các Châu bản trều Duy-Tân Le mouvement de protesta­tion contre les impôts au Viêt-Nam du Centre en 1908 à travers les Documents rouges du règne de Duy-Tân, Saigon, 1973, p. 51).

34.    Dépôt des Arch. d'Outre-Mer, Gouv. gén. de l'Indochine, dossier 9577.

35.  Dépôt des Arch. d'Outre-Mer, Rés sup. Tonkin, dossier 20 465. Soupçonnée d'être «l'auteur de toutes les imbécillités qui se commettent dans le Tonkin par un nombre considé­rable d'autres sociétés secrètes dont l'administration ignore la présence», selon les termes d'un de ses enseignants, Nguyễn Văn Vĩnh, dans sa lettre du 11 décembre 1907 à Hauser, maire de Hanoi, l'école Đông Kinh Nghĩa Thục fut fermée, par mesure administrative, en décembre 1907.

36.    Rapport du 26 octobre 1907 au ministre des Colonies, Arch. Nat., Section d'Outre-Mer, Indochine AF, carton 9, dossier A 20 (54).

37.     Extrait d'une affiche placardée sur les murs de Faifo (Arch. Nat., Section d'Outre-Mer, Indochine NF, carton 12, dossier 58).

38.       Jean Ajalbert, op. cit., p. 121.

39.       Arch. Nat., Section d'Outre-Mer, Indochine NF, carton 50, dossier 598.

40.     Id., carton 51, dossier 604.

41.     Les documents relatifs à ces procès sont réunis dans notre recueil Phong trào kháng thuê miên Trung nam 1908..., Saigon, 1973, 187 p.

42.   Georges Boudarel, “L'extrême-gauche asiatique et le mouvement national viêt­namien (1905-1925)”, in Histoire de l'Asie du Sud-Est. Révoltes, réformes, révolutions. Lille, Presses Universitaires de Lille, 1981, p. 165-192.

    43.     Revue française d’Histoire d’Outremer-, t. LXXII (1985), n° 268, pp. 291-307.