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- Bayrou:
"La
laïcité est positive en elle-même"
Propos
recueillis par Claude ASKOLOVITCH et
Olivier JAY
Le Journal du Dimanche
14.09.2008
Laïc
convaincu et chrétien engagé, François
Bayrou
commente pour le JDD
la visite de Benoît XVI en France.
Le
président du Modem, qui s'est dit "peu
enthousiaste"
à l'idée que Nicolas Sarkozy
reçoive le pape à l'Elysée, estime que "la
laïcité, c'est le refus du mélange des genres".
Quant à la "laïcité
positive",
il juge "qu'ajouter
un adjectif, c'est vouloir
changer le sens du mot".
François
Bayrou
revient sur le principe de ''laïcité
positive'', défendu par Nicolas Sarkozy. (Reuters)
Parler
de sa foi n'est pas naturel pour un homme politique?
Non, ce n'est pas naturel, puisque c'est intime. La foi, c'est ce qu'un
être
porte de plus intime. C'est comme l'amour. D'ailleurs, c'est de
l'amour. Rien
n'est plus dangereux que d'y mélanger la politique. Ou l'État. Ou le
pouvoir.
Faire sauter cette séparation, c'est dangereux pour l'État, et je vous
le dis
comme croyant, c'est aussi dangereux pour la religion.
Vous êtes à Lourdes aujourd'hui, pour la messe
papale...
Lourdes, pour nous, dans les Pyrénées, c'est comme une maison familière
! Je ne
vois pas les commerces mais les pèlerins avec leur confiance. Je lis
les
petites plaques de marbre sur les murs de la basilique, qui remercient
avec
ferveur parce que de petits ou de grands miracles ont changé la vie de
ceux qui
sont venus là. Et Bernadette m'émeut! Cette petite fille qui garde ses
moutons
au pied de la montagne, qui découvre, sur le rocher, une femme en
lumière. Et
elle ne sait pas qui c'est. Le curé, évidemment, ne la croit pas, se
moque
d'elle, la met à la porte... Alors la jeune femme lumineuse parle - en
gascon!-, et dit à la gamine son secret: "je suis l'immaculée
conception"! Et la petite fille en courant vers le village, tout
le
long du chemin, se répète "que soy era immaculada conception",
pour ne pas oublier ces mots compliqués, dont elle ne sait pas ce
qu'ils
veulent dire. Et depuis 150 ans, à la suite de cette petite fille, du
monde
entier, des millions de personnes marchent vers la jeune femme et vers
le
rocher...
Vous croyez à ce miracle?
Bernanos l'a dit une fois pour toutes: c'est une question d'esprit
d'enfance...
Votre foi vient de l'enfance?
Il y a une part d'enfance et une part de maturation. Dans l'église de
mon
village, les femmes étaient silencieuses, mais les hommes ne cessaient
de
discuter entre eux pendant la cérémonie. Leur rumeur tapissait
l'église, la
voix du curé qui marmonnait surnageait à peine dans ce brouhaha... Une
fois par
semaine, par roulement, les garçons étaient requis, le matin, de servir
la
messe du vieux curé. Et c'était un grand silence dans le petit matin:
il n'y
avait personne dans l'église, en dehors de ce vieux prêtre et de cet
enfant...
En mûrissant, tout cela s'enracine, et alors on voit le monde, et
l'homme, à
cette lumière, différents, précieux. Ma femme, mes enfants, m'ont aidé
à faire
le chemin. Des écrivains m'ont accompagné, Bernanos. Claudel, Péguy,
Clavel,
Frossard. Depuis que j'ai seize ans, il ne s'est jamais passé une
semaine sans
que je lise Péguy...
Péguy? "C'est embêtant se dit
Dieu, quand il n'y
aura plus ces Français, il y a des choses que je fais, il n'y aura plus
personne pour les comprendre"... Votre christianisme
source votre patriotisme!
Je ne confonds pas mon pays avec ma religion! La foi s'enracine dans
une
tradition, mais elle s'épanouit en universel. Je suis d'autant plus à
l'aise
pour comprendre les musulmans que je suis croyant. Idem pour les juifs.
Aujourd'hui, en ces temps matérialistes, tous les croyants ont en
commun d'être
des minoritaires! Mais ils peuvent être des minoritaires heureux: il y
a quelque
chose de ce bonheur dans l'ambiance du voyage du pape ou dans les JMJ...
Vous priez?
Oui. J'aime les prières de toujours, le Notre père, le Je vous salue
Marie...
Elles ont été prononcées des milliards de fois, par des milliards de
femmes et
d'hommes, d'enfants dissipés et de vieillards aux portes de la mort. Et
elles
portent en elles tous ces pleurs et tous ces rires insouciants.
Vous communiez?
Comme simple fidèle, oui. Mais pas quand j'assiste à une cérémonie
religieuse
en tant qu'homme public ; dans ce cas, je reste debout et silencieux.
Car je
représente aussi des incroyants. Quand je suis en fonction, je veux
adopter
dans une église la même attitude de retenue qui doit être la mienne
dans une
synagogue ou une mosquée...
Cela vous manque, de ne pas participer pleinement
au rituel?
Parfois, oui. Mais cette réserve est un symbole, au nom de l'intérêt
général.
La France s'est construite sur des symboles comme ceux-là. Depuis la
République, et même depuis Henri IV et l'édit de Nantes...
Y a-t-il des moments où vos choix politiques
contredisent votre foi?
Il y a des débats de conscience. Débats sur la bioéthique, sur
l'utilisation
des embryons, sur l'origine de la vie... Mais quand je vote les lois,
je ne les
vote pas seulement au nom de mes préférences. Je dois aussi chercher le
meilleur équilibre possible pour la société française. Autrement dit,
tenir
compte de ceux qui ne pensent pas comme moi.
Et inversement, y a-t-il des prises de positions,
des projets qui
découlent de votre foi?
Toute une vision de l'homme, le refus du matérialisme, tout un
humanisme, la
solidarité, tout cela est dans le message. Mais dans ma fonction, je
pense en
citoyen, non pas en religieux.
Quand vous vouliez renforcer l'école privée, en
1994, lors du débat sur
la loi Falloux, c'était un geste de catholique?
C'était une maladresse politique. J'étais jeune, et hussard. Je
ferraillais.
C'était un engagement du programme de gouvernement. Et je l'appliquais.
Je ne
savais pas encore qu'on ne réforme pas sans négocier. La source de
l'erreur
était politique : la religion n'y était pour rien.
Les ultra-laïques auraient pu vous prendre pour
cible...
Je n'emploie pas le mot d'ultras. J'ai été élève puis professeur de
l'école
publique! Et j'ai construit ma vision du monde dans la laïcité. Et je
la
défends, aujourd'hui qu'elle est si souvent mise en cause, je la
défends comme
citoyen et tout autant comme croyant.
Mais tout jeune, vous êtes entré en politique chez
les
démocrates-chrétiens?
On a oublié la trempe de ces gens-là. Ils ont été des premiers
résistants! Dès
1938, au moment de Munich, quand toute la France acceptait
l'accommodement avec
Hitler, dans L'Aube, un petit journal d'un tout petit groupe,
un jeune
professeur d'histoire écrivait: "Quand il s'agit de dire non, le
meilleur moment est toujours le premier!" Bidault a succédé à Jean
Moulin à la présidence du Conseil national de la résistance. Il a mal
fini,
lors de l'Algérie française, mais ce jeune chef dans la clandestinité
était
l'honneur de la politique...
Les croyants se reconnaissent-ils en politique?
J'ai souvent pensé que ce devrait être au moins une fraternité. C'en
est
loin...
Nicolas Sarkozy est-il croyant?
Je ne le sais pas et n'ai pas à le savoir. Cela appartient à sa vie
personnelle. C'est à son discours officiel que j'objecte. Mélanger la
religion
et la politique, ce n'est bon ni pour la République, ni pour la
religion. La
laïcité, c'est le refus du mélange des genres. L'ordre de l'État,
l'ordre du
spirituel : cette séparation est fondamentale.
Le président parle d'une "laïcité
positive",
respectueuse des religions.
Ajouter un adjectif, c'est vouloir changer le sens du mot. Pour moi, la
laïcité
est positive en elle-même, puisqu'elle est une émancipation.
Avez-vous déjà été fier d'être chrétien, pour des
raisons politiques?
Oui, au temps de Solidarnosc. La Pologne. Jean-Paul II. Walesa.
Evidemment,
j'ai ressenti quelque chose. Que ce soit un Pape qui porte un message
universel
de libération, cela a compté.
Jean-Paul II parlait au monde, Benoit XVI parle aux
croyants...
Je n'ai pas à connaître et à discuter de la stratégie du pape ou de
l'Église.
Dans l'Eglise, je réclame le droit de ne pas proclamer d'opinion. Dans
l'église, si je peux, ma place est au dernier rang, au dernier banc de
la
chapelle, et si possible dans l'ombre. Je refuse d'aller au-delà.
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